En hiver, lorsque la neige recouvre les sentiers et que la nature semble endormie, le Jardin botanique alpin Flore-Alpe de Champex-Lac continue pourtant de vivre, autrement. Derrière cette saison plus discrète se cachent des réflexions, des projets et un travail essentiel de transmission et de préparation.
Dans cette interview, nous partons à la rencontre d’Alexandra Slotte, médiatrice culturelle et scientifique du jardin. Elle nous parle de son parcours, de son rôle au cœur du Jardin botanique Flore-Alpe, et nous dévoile ce qui se passe durant cette période dite « creuse », lorsque le public se fait plus rare mais que le jardin prépare déjà ses futurs printemps
Pouvez-vous vous présenter et nous expliquer votre rôle au Jardin botanique alpin Flore-Alpe ?
Je m’appelle Alexandra Slotte et, au Jardin botanique, je suis responsable de la médiation culturelle et scientifique, ainsi que de la communication. Cela fait exactement un an que j’ai commencé à travailler ici. La médiation, c’est avant tout transmettre des connaissances au public. Concrètement, je m’occupe d’animer les visites guidées, de préparer les sorties thématiques tout au long de l’année et d’organiser les différents événements du jardin, comme ceux liés à la Fête de la nature ou encore le concert du 1er août.
En parallèle, je gère aussi toute la partie communication. J’alimente et mets à jour le site internet, que nous sommes d’ailleurs en train de refaire en ce moment afin qu’il soit mieux adapté à nos besoins et à ceux du public. Je m’occupe également de nos pages Instagram et Facebook, ainsi que de la communication sur d’autres plateformes, afin de faire connaître les événements et les activités du jardin.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler dans la communication et la médiation scientifique et culturelle, en lien avec le monde végétal ?
Pour moi, c’est quelque chose de très stimulant, cette partie de la médiation où il faut réussir à trouver la manière de transmettre des connaissances de façon flexible et claire, mais aussi engageante et intéressante. C’est un peu ce qui m’a donné envie de travailler dans ce domaine.
J’ai travaillé avec des personnes très passionnées, de très bons scientifiques, mais aussi des conteurs qui savaient raconter des histoires de manière accessible à tout le monde. Ils m’ont servi de mentors et de modèles, et ils m’ont confirmé que c’était bien ce que je voulais faire comme travail.
J’ai effecuté une formation en sciences de l’environnement à Lausanne. Pour moi, ça fait sens de travailler en lien avec l’environnement, surtout face aux défis auxquels nous faisons face en ce moment, qui sont des défis très actuels dans ce domaine. En plus de ça, les histoires de plantes, les usages des plantes et les relations entre les humains et les plantes me font vraiment vibrer.
Être médiatrice me permet de faire des recherches dans ces domaines et ensuite de transmettre mes connaissances à des publics très variés.
Quel a été votre parcours d’études et comment vous a-t-il menée jusqu’au Jardin botanique alpin Flore-Alpe ?

J’ai commencé à Lausanne en sciences de l’environnement. Après mon bachelor, j’ai fait deux ans de pause académique durant lesquels j’ai travaillé, et c’est pendant ces deux années que je suis arrivée à la médiation culturelle et scientifique. J’ai pu travailler pour plusieurs associations, surtout dans les cantons de Vaud et de Genève.
C’est aussi durant cette période que je me suis formée à ce métier. Il n’y a pas vraiment de cursus universitaire pour la médiation, c’est un métier qui s’apprend surtout en faisant et en pratiquant. Pendant ces deux années, j’ai travaillé principalement dans le monde associatif.
Après ces deux années, j’ai eu envie de continuer dans le monde académique. J’ai donc commencé un master en Conservation de la biodiversité à l’Université de Neuchâtel, tout en continuant à travailler en parallèle comme médiatrice. À ce moment-là, je me suis aussi un peu plus tournée vers la médiation culturelle, notamment parce que j’ai travaillé au château de Valangin. Cela m’a permis de faire de la médiation tout en sortant du domaine que je maîtrisais jusque-là.
Le lien avec le jardin s’est créé durant ce parcours, à travers mes deux années de pause académique. En 2023, j’ai fait un stage de botanique alpine et de biogéographie, organisé par l’Université de Genève, au jardin de Champex. Ça a été hyper inspirant pour moi. À ce moment-là, je suis un peu tombée amoureuse du jardin et de Champex.
L’année suivante, j’ai fait un stage d’écologie alpine, toujours au jardin. J’avais vraiment envie de revenir. Je me souviens qu’en 2023, je m’étais dit que si un jour j’avais la possibilité de travailler ici, ce serait l’apothéose de ma carrière, sans savoir que ça arriverait finalement assez rapidement.
D’où vous vient votre passion pour l’horticulture et les plantes alpines ?
Je pense que, de base, j’ai toujours eu une affinité avec le monde naturel. Mon grand-père était un très grand naturaliste et j’ai toujours pu partager beaucoup de choses avec lui. C’est quelque chose qui m’a toujours tenue à cœur.
Quand j’étais enfant ou adolescente, j’aimais bien dessiner des plantes, même si je n’avais pas encore des connaissances très poussées dans ce domaine. C’est vraiment à partir de 2022, lorsque j’ai fait un stage de six mois avec l’association « La Libellule à Genève », que j’ai eu envie de me spécialiser davantage dans les plantes.
J’y ai travaillé avec des collègues qui avaient énormément de connaissances et qui étaient très inspirants. Leur passion et leur expertise m’ont vraiment motivée à continuer dans cette voie.

Qu’est-ce que vous trouvez le plus motivant dans le fait de transmettre des connaissances au public ?
Ce que je trouve motivant, c’est de travailler avec des publics très différents les uns des autres. Au jardin, je peux travailler aussi bien avec des groupes d’enfants, d’adolescents que d’adultes. Ce qui me parle beaucoup, c’est la manière de s’adapter à chaque public pour transmettre un message le plus efficacement possible, pas seulement en apportant des contenus scientifiques, mais aussi en touchant les gens d’une manière qui les accompagne encore un certain temps après.
Ce moment d’échange avec le public, le fait de discuter et de partager des histoires avec des personnes qui viennent aussi avec leur propre vécu et leur histoire personnelle, c’est vraiment ça qui me touche le plus.
Y a-t-il une plante ou un espace du jardin qui vous tient particulièrement à cœur, et pourquoi ?
Oui, l’espace vers le raccard, où l’on trouve plusieurs plantes médicinales, c’est vraiment le groupe de plantes qui me tient le plus à cœur. Il y a des histoires incroyables à raconter sur l’usage de ces plantes et, comme ce sont aussi des plantes que j’utilise dans mon quotidien, j’ai une connexion particulière avec chacune de ces espèces.
Une espèce qui me marque particulièrement, c’est la Joubarbe. Il y en a une énorme collection au jardin, qui a été commencée par l’ancien jardinier. Pour moi, ce sont presque des plantes « aliens » : on les appelle d’ailleurs les cactus des Alpes. Ce sont des succulentes qui résistent extrêmement bien à la sécheresse, et je trouve incroyable les adaptations qu’elles ont mises en place pour pouvoir pousser dans des milieux très arides et parfois presque désertiques. Il y a quelque chose de très fort là-dedans qui me touche énormément.
L’hiver est souvent perçu comme une période calme au jardin. À quoi ressemble réellement cette saison pour vous ?

On dit souvent que le jardin se repose en hiver, mais nous, non. L’hiver est effectivement une période de repos pour le jardin, et c’est très important pour les plantes alpines. Elles ont besoin d’une période de froid de plusieurs mois pour entrer en dormance, une phase essentielle à leur développement. Pour ces mêmes plantes, la neige est aussi très importante. Cela peut paraître paradoxal, mais la neige joue un rôle protecteur : elle crée une couche isolante, avec de l’air plus chaud sous la neige que dans l’air extérieur. Physiologiquement, le froid et la neige sont donc essentiels pour les plantes que nous avons au jardin.
De notre côté, nous sommes moins au repos que le jardin. Mon travail en ce moment consiste surtout à préparer la saison à venir : établir le calendrier des différentes activités que nous voulons proposer, contacter les collaborateurs et les partenaires avec lesquels nous avons prévu des événements durant l’année, et préparer toute la communication de la saison. Ce sont toutes des choses que nous n’avons plus le temps de faire une fois la saison lancée. Pendant la saison, nous avons une centaine d’événements et de partenariats, donc dès le début du mois de mai, il devient impossible d’anticiper tout cela.
En ce moment, nous travaillons aussi sur le projet JADE, un important projet d’itinéraire de tourisme scientifique dans la région. Il s’agit d’un itinéraire entre Chamonix et Champex, avec l’objectif de développer une offre qui sorte du Tour du Mont-Blanc classique, et qui permette de découvrir le territoire autrement, à travers le tourisme scientifique.
Enfin, même si le jardin est fermé pendant l’hiver, nous avons prévu une sortie raquettes en mars, dans le Val d’Arpette. Ce seront des sorties axées sur le rôle du froid pour les arbres et, plus largement, sur la forêt en hiver. Donc, même durant cette période, on reste bien actifs.
Quel message aimeriez-vous transmettre aux visiteurs sur l’importance des jardins botaniques et du travail qui s’y fait toute l’année ?
Le jardin, on fait en sorte qu’il ait l’air naturel. Du coup, les gens ne se rendent pas toujours compte de l’énorme travail d’entretien et de conservation des différents espaces qui a permis de créer ce jardin. En soi, il n’y a rien de vraiment naturel dans le jardin : c’est une création des jardiniers. Et moi, ça me tient beaucoup à cœur de rendre visible ce travail, qui est parfois un peu invisible, alors qu’il est vraiment extraordinaire.
C’est aussi parfois difficile de faire comprendre aux visiteurs que nous sommes une toute petite équipe : quatre employés fixes, que l’on complète avec des stagiaires qui viennent travailler pendant la saison.
Apporter de la visibilité sur le travail des jardiniers, c’est aussi parler de la taille du jardin et du nombre d’espèces. On a un nombre d’espèces qui est incroyable pour un jardin de cette taille : environ 4000 espèces au total. Il y a beaucoup de jardins plus grands que le nôtre qui n’en ont pas autant. Ce sont en plus souvent des espèces rares et difficiles à cultiver.
Rien que le substrat du jardin repose sur l’expérience des jardiniers, qui vont déplacer de la terre depuis différents endroits pour créer le sol le plus adapté à chaque espèce. Le public ne se rend pas compte que même la terre du jardin est « artificielle » : elle a été déplacée et travaillée pour pouvoir accueillir et reproduire plusieurs espèces. Il peut y avoir des plantes qui poussent à seulement dix centimètres les unes des autres, mais qui n’ont pourtant pas du tout la même terre.
Quel est, pour vous, le moment le plus satisfaisant lorsque le jardin se réveille au printemps ?
Pour moi, c’est surtout voir la succession des plantes qui commencent à sortir, les espèces qui apparaissent semaine après semaine. Toute la vie qui revient, les espèces qui réapparaissent au printemps suivant. C’est trop beau de suivre la neige qui fond et de voir les plantes qui étaient tout l’hiver sous la neige.
Il y a aussi les oiseaux, les animaux, leurs traces… une vraie explosion de vie.

Qu’est-ce qui vous motive le plus pendant les périodes très actives de la saison estivale ?
Les retours du public, surtout pendant la période estivale… ce que j’adore, ce sont les sorties thématiques et les événements. C’est vrai que ça demande beaucoup d’énergie sur le moment. On donne énormément mais ça reste hyper gratifiant de voir que ce qu’on raconte, ce qu’on prépare et ce qu’on organise fait sens pour les gens. Il y a des personnes qui viennent nous remercier à la fin, ou qui restent pour partager, discuter, échanger. Et ça, ça donne tout son sens à ce qu’on met là-dedans.
Y a-t-il un souvenir ou un moment fort vécu au jardin avec le public qui vous a particulièrement marquée ?
Je pense que c’était la soirée d’Halloween cette année au jardin, le dernier événement que nous avons organisé avant la fin de la saison. C’était un moment que nous voulions surtout partager avec les enfants du village et de la région. Nous n’avons donc pas fait beaucoup de publicité autour, parce que nous avions envie de quelque chose de plus intimiste.
Et finalement, c’était un trop beau moment. Il y a eu plus d’enfants que ce que nous avions imaginé, et les parents sont aussi montés. Il y avait une très belle ambiance. Les adultes discutaient dehors autour du chaudron de vin chaud, pendant qu’à l’intérieur nous préparions des crêpes pour les enfants.
Ensuite, nous avons fait une visite dans la forêt que nous avions décorée avec des toiles d’araignée. Certains enfants étaient à l’âge où l’on peut encore leur faire un peu peur, juste ce qu’il faut. De notre côté, dans l’équipe, nous nous étions déguisés. Il y avait vraiment une trop bonne ambiance. C’était un moment très gratifiant.
Selon vous, pourquoi un jardin botanique alpin est-il un lieu important aujourd’hui, notamment face aux enjeux climatiques ?
Au niveau des enjeux climatiques, l’une de nos missions est aussi la conservation des espèces menacées ou rares. Au jardin, nous faisons partie de nombreux projets de conservation d’espèces que l’on pensait parfois disparues. C’est surtout le travail des jardiniers, qui œuvrent sur différents mandats. Ils travaillent à conserver des espèces menacées ou presque disparues, et ils s’occupent notamment de leur multiplication.
Après avoir multiplié ces espèces au jardin, dans des conditions contrôlées, nous pouvons ensuite les réintroduire sur différents sites. C’est un exemple très concret de ce que nous faisons face aux enjeux climatiques.
Un autre projet important est celui de la migration assistée. Nous intervenons sur des sites où certaines plantes sont menacées parce qu’elles ne peuvent plus migrer naturellement vers des altitudes plus élevées — par exemple lorsqu’elles ont déjà atteint un sommet et ne peuvent pas aller plus haut. Nous prélevons alors des individus pour les déplacer vers des zones qui présentent de bonnes conditions, mais qui leur permettent aussi de continuer à migrer vers des altitudes supérieures.
C’est encore expérimental, mais c’est du concret. Nous assurons ensuite un suivi des plantes que nous avons aidées à migrer. Nous avons des stations où les jardiniers passent chaque année pour vérifier si les plantes sont toujours présentes, combien d’exemplaires il y a, comment elles évoluent.
Il y a également des projets pour lesquels nos jardiniers sont mandatés par d’autres institutions afin d’assurer ce type de suivi.
